Eclipse

NNamrak.org

jeudi 24 juillet 2008

Ballon d'argent

Depuis des années, Canal + est un acteur incontournable de la retransmission du Championnat de France de football à la télévision. Parfois, un autre acteur vient se mêler à l'histoire. Après trois années de monopole de Canal + acheté à prix d'or, c'est Orange qui vient prendre une partie du gâteau.

Le quotidien Sud-Ouest résume un peu la situation de l'offre d'Orange. Le moins que l'on puisse dire c'est que ce n'est pas facile d'y accéder. Orange n'a que des offres liées. Il faudra donc impérativement souscrire une offre de téléphone ou d'Internet pour regarder les matchs du samedi soir. Là, les consommateurs grincent des dents, car s'il parait normal de souscrire un abonnement à une chaine à péage pour regarder une retransmission, le rapport avec une offre mobile ou internet ne saute pas aux yeux. Et changer d'un opérateur à l'autre n'est pas forcément évident.

Le problème, pourtant, ne vient pas vraiment d'Orange. Il vient du mécanisme économique même.

Hasard de l'actualité, l'Office Anti-Cartel allemand vient de barrer la route à la revente de droits TV de la Bundesliga à une holding, qui ne garantissait pas à son gout l'accès des spectateurs teutons aux retransmissions sportives. Je cite:

Le souci de compétitivité des clubs allemands en Europe «ne peut pas justifier des profits monopolistiques sur le dos des consommateurs»

On aimerait entendre le même genre de choses en France.

Le problème, ce n'est pas Orange, le problème c'est que pour maximiser les revenus générés par la retransmission de matches, Canal + et Orange, et autrefois TPS, ont besoin d'une situation de monopole. C'est seulement grâce à ce genre de situation de monopole qu'ils peuvent contraindre les gens à débourser un paquet pour voir le foot qu'ils veulent voir. C'est donc seulement à cette condition qu'ils sont également prêts à payer des droits TV faramineux à la LFP, et donc aux clubs professionnels. Et cette LFP, qui veut aussi maximiser ses revenus, organise dans les faits son appel d'offres de manière à générer ce genre de monopoles.

Évidemment le perdant dans une situation de monopole, c'est d'abord le consommateur. Mais aussi le reste de l'économie. Car tout monopole est une rente, de l'argent facilement gagné, qui attire les masses financières qui pourraient contribuer ailleurs à l'investissement et à la croissance. C'est l'équivalent footballistique, toutes proportions gardées bien sûr, de la maladie hollandaise.

Ce genre de situation de monopoles est toujours dommageable, et c'est pourquoi il y a diverses lois et autres autorités de la concurrence qui sont chargés de déroger à la règle capitaliste pour éviter de telles situations. D'une manière ou d'une autre, il faudrait un peu d'interventionniste politique ici, car aucun acteur du marché n'a intérêt à ce que la situation change. Même Free et Neuf n'ont attaqué que Orange, pas la LFP, ce qui montre qu'ils ne veulent pas que la situation change, puisqu'ils espèrent bien qu'un jour s'ils ont un lot du championnat de France ils pourront aussi bénéficier de l'aubaine.

Bref, que faut-il faire? En bon gauchiste je vous le dit: il faut de la concurrence. Libre. Et non faussée.

Ça signifie qu'il faut qu'au moins deux acteurs puissent diffuser les mêmes matches, afin qu'ils se fassent la guerre, si possible des prix, pour piquer des spectateurs à l'autre. Pour cela, il y a plusieurs possibilités. Voici celles qui me viennent à l'esprit, sans soucis d'exhaustivité:

  • Contraindre la LFP à vendre tous ses lots en double. Ce n'est pas ce que je préfère car cela suppose la constitution d'un organisme genre Autorité de la Concurrence pour réguler tout ça, donc une administration, des recours avec des délais, etc. Et puis, avoir deux magazines du dimanche, c'est un peu ridicule.
  • Amener la LFP à vendre tous les droits TV en un seul bloc à deux sociétés privées, chacune un peu comme la holding de Hirsch, qui auront la possibilité d'organiser les lots comme elle les entendent. Ces deux sociétés ne pourront pas diffuser elles-mêmes, elles auront juste le droit de revendre les droits. Ca contraindrait non seulement les holdings en question à se faire une guerre des prix, mais également une guerre du contenu. On pourrait donc voir l'émergence d'offres originales et donc intéressantes.
  • Permettre au moins qu'un match par semaine soit diffusé gratuitement sur France Télévision. Mais là on tombera du monopole privé vers le monopole public, qui est certes moins grave, mais problématique quand même. Ainsi ce qu'on gagnera en prix, on le perdra probablement en qualité de la retransmission.

Mais bon, pour tout ça, il faut une volonté politique. Et pour moi, c'est une idée plutôt de gauche (sociale-démocrate), donc je vois mal les choses changer dans les années qui viennent.

Les perdants dans l'affaire seraient bien sûr les clubs de foot, qui viendront pleurer de la perte de la "compétitivité" sur le plan européen. Comme toujours, le mot "compétitivité" est une excuse pour extorquer de l'argent aux gens. Quoi, parce qu'il faut que les clubs français gagnent (peut-être) des matches de foot à l'étranger, il faudrait ponctionner l'économie de plus de 600 millions d'euros chaque année? Sans compter les effets pervers de la rente? A quoi ça sert? Pourquoi faire? Si Lyon gagnait la Ligue des Champions un jour, on verrait certes une belle fête pendant une nuit, et puis c'est tout. Tout ça pour ça?

Tags: , , ,

jeudi 17 avril 2008

Lamentable

La ministre de l'Intérieur Michèle Alliot-Marie a annoncé la dissolution de deux groupes de supporteurs de football, les Boulogne Boys après l'affaire de la banderole injurieuse du Stade de France, et la Faction Metz après des incidents lors de Lyon-Metz du 23 février.

Source: Libération.

Voici donc deux groupes de supporteurs de football dissouts par le Ministère de l'Intérieur. Sur le second, il n'y a pas grand chose à dire: la Faction Metz n'a jamais été un groupe constitué, et ils ont déserté le stade depuis quelques temps. Dissoudre quelques chose qui n'existe pas, ça ne va pas bien loin.

La dissolution des Boulogne Boys est quand à elle stupide et irréfléchie. Il va de soit que la violence dans les stades ne va même pas baisser d'un iota après cette histoire, et les banderoles non plus, je me suis déjà ouvert là-dessus. Mais qu'importe, c'est le symbole qui compte. Tout ça consacre en fait la prise de pouvoir d'une classe moyenne bourgeoise qui ne veut plus voir une réalité qu'elle ne veut pas affronter, comme l'explique très bien Christophe Guilluy dans Marianne 2.

Mais enfin voir un club de supporteurs dont la plupart sont totalement étrangers à cette affaire et qui ne font que vivre dans un milieu, une culture de confrontation qui est inhérente au sport quoi qu'on en dise, ravalés au rang d'autres organisations comme Unité Radicale ou la Tribu Ka montre que ces interdictions de groupe, non contents d'être inefficaces et liberticides, dérapent vite pour frapper des gens qui ne présentent aucun danger ni pour eux ni pour leur prochain, selon l'humeur des médias et les aléas de la démagogie politicienne.

Tags: , ,

mercredi 6 février 2008

Maljounalisme à ... l'Equipe!

Vous désespérez du journalisme politique? Vous êtes agacés par la presse économique? La presse judiciaire vous colle des boutons? Essayez la presse sportive!

Le meilleur quotidien sportif français, le journal l'Équipe, ou plutôt sa version en ligne, publie une brève sur le classement des centres de formation des clubs professionnels français par la DTN (Direction Technique Nationale, machin qui chapeaute la formation des footballeurs professionnels en France). On y apprend que L'AJ Auxerre figure à la première place, devant Bordeaux et le Havre. Diantre, on doit pavoiser à Auxerre!

Sauf que, quand on lit effectivement l'annonce par la DTN, on s'aperçoit qu'il s'agit d'une "classification" et non d'un "classement". Selon l'équipement et l'encadrement, les centres de formations professionnels français agréés ont en fait été répartis en deux catégories, la catégorie 1 et la catégorie 2. Être dans l'une ou l'autre détermine le nombre d'apprentis footballeurs que le centre peut accueillir.

Alors pourquoi lequipe.fr annonce que Auxerre figure à la première place? C'est simple, regardez la liste des centre de formations classés en catégorie 1, tels que la DTN les a publiés:

Catégorie 1 : Auxerre, Bordeaux, Le Havre, Lens, Lille, Lyon, Metz, Monaco, Montpellier, Nancy, Nantes, Paris, Rennes, Saint-Etienne, Sochaux.

Oui, ils sont rangés dans l'ordre alphabétique. Voilà pourquoi Auxerre est premier, devant Bordeaux et le Havre.

Comment râler contre les journalistes qui relatent n'importe comment des affaires judiciaires quand on voit que certains de leur collègues ne savent pas reconnaitre un classement alphabétique?

EDIT (23h26): il serait mal de ma part de ne pas signaler qu'après quelques heures, le contenu de la brève a été amendé et complété avec des informations au moins un petit peu pertinentes. Étrangement, le titre de la brève insiste toujours sur Auxerre et le texte sur la série "Auxerre, Bordeaux et Le Havre", sans raison particulière.

Tags: ,

vendredi 15 juin 2007

Prime à la victoire

Le championnat d'Espagne connaitra ce dimanche son dénouement, et si on peut se demander qui, du Real Madrid ou de son éternel ennemi le FC Barcelone, va remporter le titre, le débat se porte à nouveau sur une pratique bien typique de la Liga, le système de la "prime" versée par les clubs se battant pour le titre aux adversaires d'un soir de leur club rivaux. Ainsi, c'est 3 millions d'euros que l'on soupçonne le FC Barcelone d'avoir promis de verser aux joueurs de Majorque en cas de victoire de ceux-ci contre le Real en cette dernière journée de championnat.

La polémique se focalise souvent sur un point de vocabulaire: est-ce de la corruption ou non, de payer une équipe pour qu'elle gagne? N'est-ce pas tout aussi anormal de payer pour motiver que de payer pour qu'une équipe lève le pied? La qualification de corruption dans ce dernier cas ne fait, elle, aucun doute. Et dans les deux cas une somme d'argent peut contribuer à modifier un résultat.

Je voudrais faire un sort à cette qualification de corruption avant de développer ce qui pose vraiment problème ici et comment y remédier.

Dans mon dictionnaire, il est écrit que le sens de "corruption" qui est applicable ici est:

Action de pousser (quelqu'un) à agir contre son devoir, sa conscience, par des dons, des promesses, la persuasion.

Ce n'est pas parce qu'on propose une somme d'argent à quelqu'un contre un service qu'on le corrompt. Ou alors tout salaire est corruption [1]. Le point important est agir contre son devoir, sa conscience.

Quel est le devoir, la conscience du joueur de Majorque? Chacun peut avoir son point de vue sur la question, mais on peut distinguer deux possibilités:

  • Il a un devoir vis-à-vis de son employeur, c'est-à-dire le club, qui est celui de faire son maximum pour améliorer les résultats de son équipe.
  • Il a un devoir plus moral vis-à-vis du football, une conscience qui lui dicterait de respecter la morale du sport qui serait que chacun fasse de son mieux sans bénéficier d'avantages sur les autres et que le meilleur gagne.

Quelque soit la possibilité qu'on retient, je pense qu'à chaque fois "lever le pied" consiste à aller contre le devoir supposé (il n'y a pas trop de devoir vis-à-vis de son employeur de la part du joueur de Majorque car le match est sans grand enjeu pour le club, mais le devoir moral subsiste vis-à-vis du sport). Au contraire, être poussé à faire son maximum n'est pas une atteinte à la conscience du footballeur. D'où la dissymétrie.

Maintenant, si ce n'est pas de la corruption, cela n'est pas complètement normal non plus. Un club n'ayant pas les ressources financières de Barcelone ne pourrait pas se permettre de claquer quelques millions dans ce genre de primes. C'est donc (du point de vue égalitariste de l'homme de gauche) quand même un avantage indu, qu'il serait bon de ne pas laisser subsister. Si ce n'est pas de la corruption, on pourrait appeler ça de l'abus de position dominante, pour rester dans le vocabulaire de la délinquance économique.

Si on veut lutter contre cela, il y a trois possibilités:

  • Appeler au sens moral de tout le monde et attendre patiemment que ça s'arrête. Peu de chances que ça marche.
  • Interdire purement et simplement. Peu de chances que ça marche.
  • Généraliser la solution. En fait, si on y réfléchit bien, le fond du problème, présent dans toutes les fins de compétitions sauf dans les systèmes avec matches à élimination directe, est qu'une bonne partie des matches des dernières journées sont sans enjeu et donc sans intérêt. C'est-à-dire que beaucoup d'équipes n'ont pas d'incitation à jouer le match à fond. Ce manque d'incitation est lui-même source d'injustice sportive, puisque des clubs (ici le Real) vont jouer à la dernière journée contre des équipes du ventre mou (ici Majorque) où les joueurs ont déjà la tête en vacances, alors que leurs concurrents (ici le Barca) auront rencontré la même équipe alors qu'elle était beaucoup plus motivée.

La pratique consistant à offrir une prime à une équipe pour qu'elle gagne n'est qu'une manière de lutter contre ce manque d'incitation. Il y en a d'autres, qui ont été mis en place par les instances: les places qualificatives pour l'Europe, par exemple, qui permettent de créer un enjeu pour la cinquième, sixième place, ce qui ne serait pas possible autrement. Mais difficile d'aller de cette manière jusqu'à la dixième place, qui est la plus élevée dont peut rêver Majorque.

Alors pourquoi ne pas prendre ce système de prime de victoire, qui, au fond, a l'air de bien fonctionner, et le généraliser? Ce serait le rôle des organisateurs de la Liga de ne pas attendre que le Barça offre une prime à Majorque, mais d'offrir eux-même à toutes les équipes qui remporteraient leur dernier match de championnat une prime substantielle. Si toutes les équipes peuvent recevoir une telle prime, on élimine l'effet inégalitaire du système, et on conserve le côté positif qui est que le dernier match du championnat devient un match à enjeu pour toutes les équipes.

Notes

[1] c'est une idée qui se défend, ceci dit, mais hors-sujet ici

Tags: , , ,