Le championnat d'Espagne connaitra ce dimanche son dénouement, et si on peut se demander qui, du Real Madrid ou de son éternel ennemi le FC Barcelone, va remporter le titre, le débat se porte à nouveau sur une pratique bien typique de la Liga, le système de la "prime" versée par les clubs se battant pour le titre aux adversaires d'un soir de leur club rivaux. Ainsi, c'est 3 millions d'euros que l'on soupçonne le FC Barcelone d'avoir promis de verser aux joueurs de Majorque en cas de victoire de ceux-ci contre le Real en cette dernière journée de championnat.

La polémique se focalise souvent sur un point de vocabulaire: est-ce de la corruption ou non, de payer une équipe pour qu'elle gagne? N'est-ce pas tout aussi anormal de payer pour motiver que de payer pour qu'une équipe lève le pied? La qualification de corruption dans ce dernier cas ne fait, elle, aucun doute. Et dans les deux cas une somme d'argent peut contribuer à modifier un résultat.

Je voudrais faire un sort à cette qualification de corruption avant de développer ce qui pose vraiment problème ici et comment y remédier.

Dans mon dictionnaire, il est écrit que le sens de "corruption" qui est applicable ici est:

Action de pousser (quelqu'un) à agir contre son devoir, sa conscience, par des dons, des promesses, la persuasion.

Ce n'est pas parce qu'on propose une somme d'argent à quelqu'un contre un service qu'on le corrompt. Ou alors tout salaire est corruption [1]. Le point important est agir contre son devoir, sa conscience.

Quel est le devoir, la conscience du joueur de Majorque? Chacun peut avoir son point de vue sur la question, mais on peut distinguer deux possibilités:

  • Il a un devoir vis-à-vis de son employeur, c'est-à-dire le club, qui est celui de faire son maximum pour améliorer les résultats de son équipe.
  • Il a un devoir plus moral vis-à-vis du football, une conscience qui lui dicterait de respecter la morale du sport qui serait que chacun fasse de son mieux sans bénéficier d'avantages sur les autres et que le meilleur gagne.

Quelque soit la possibilité qu'on retient, je pense qu'à chaque fois "lever le pied" consiste à aller contre le devoir supposé (il n'y a pas trop de devoir vis-à-vis de son employeur de la part du joueur de Majorque car le match est sans grand enjeu pour le club, mais le devoir moral subsiste vis-à-vis du sport). Au contraire, être poussé à faire son maximum n'est pas une atteinte à la conscience du footballeur. D'où la dissymétrie.

Maintenant, si ce n'est pas de la corruption, cela n'est pas complètement normal non plus. Un club n'ayant pas les ressources financières de Barcelone ne pourrait pas se permettre de claquer quelques millions dans ce genre de primes. C'est donc (du point de vue égalitariste de l'homme de gauche) quand même un avantage indu, qu'il serait bon de ne pas laisser subsister. Si ce n'est pas de la corruption, on pourrait appeler ça de l'abus de position dominante, pour rester dans le vocabulaire de la délinquance économique.

Si on veut lutter contre cela, il y a trois possibilités:

  • Appeler au sens moral de tout le monde et attendre patiemment que ça s'arrête. Peu de chances que ça marche.
  • Interdire purement et simplement. Peu de chances que ça marche.
  • Généraliser la solution. En fait, si on y réfléchit bien, le fond du problème, présent dans toutes les fins de compétitions sauf dans les systèmes avec matches à élimination directe, est qu'une bonne partie des matches des dernières journées sont sans enjeu et donc sans intérêt. C'est-à-dire que beaucoup d'équipes n'ont pas d'incitation à jouer le match à fond. Ce manque d'incitation est lui-même source d'injustice sportive, puisque des clubs (ici le Real) vont jouer à la dernière journée contre des équipes du ventre mou (ici Majorque) où les joueurs ont déjà la tête en vacances, alors que leurs concurrents (ici le Barca) auront rencontré la même équipe alors qu'elle était beaucoup plus motivée.

La pratique consistant à offrir une prime à une équipe pour qu'elle gagne n'est qu'une manière de lutter contre ce manque d'incitation. Il y en a d'autres, qui ont été mis en place par les instances: les places qualificatives pour l'Europe, par exemple, qui permettent de créer un enjeu pour la cinquième, sixième place, ce qui ne serait pas possible autrement. Mais difficile d'aller de cette manière jusqu'à la dixième place, qui est la plus élevée dont peut rêver Majorque.

Alors pourquoi ne pas prendre ce système de prime de victoire, qui, au fond, a l'air de bien fonctionner, et le généraliser? Ce serait le rôle des organisateurs de la Liga de ne pas attendre que le Barça offre une prime à Majorque, mais d'offrir eux-même à toutes les équipes qui remporteraient leur dernier match de championnat une prime substantielle. Si toutes les équipes peuvent recevoir une telle prime, on élimine l'effet inégalitaire du système, et on conserve le côté positif qui est que le dernier match du championnat devient un match à enjeu pour toutes les équipes.

Notes

[1] c'est une idée qui se défend, ceci dit, mais hors-sujet ici