Passons vite sur la forme du dit rapport: tout le monde ne sort pas de Sciences Po., moi non plus d'ailleurs, mais on aurait pu quand même espérer un français moins hésitant et surtout un semblant d'argumentaire structuré.

La thèse développée par ce rapport est celle-ci: il y a de moins en moins de buts en France, et aussi un peu dans le monde; c'est dû aux étrangers qui nous pillent et à une mentalité défensive; le public attend des buts; conclusion: on va inciter à marquer des buts en changeant le système d'attribution des points selon les résultats, d'ailleurs au rugby ça marche.

Il y a cependant beaucoup de clichés là-dedans, qui décrédibilisent tout le propos. S'il est vrai que depuis trois ou quatre ans, le championnat de France voit sa prodigalité en buts diminuer drastiquement, ce n'est pas le cas des autres pays, et si Hidalgo remarque bien qu'en Allemagne le nombre de buts par match dépasse les 3, alors qu'en France il tourne autour de 1,9, ça ne semble pas le frapper que les Allemands ont obtenus ces résultats sans changer le moins du monde leur système de points, et qu'il faudrait peut-être regarder là-bas ce qui se fait.

Autre cliché, Hidalgo cite en illustration de son propos la baisse du nombre de buts marqués en Coupe du Monde, mais en se focalisant uniquement sur le vainqueur et le meilleur buteur et en ne citant que quatre Coupes du Monde. Peut-on appeler ça une statistique? Pourquoi ne pas se consacrer au nombre de buts par match dans toutes les phases finales? Peut-être parce que ça montrerait que l'antienne de la baisse catastrophique du nombre de buts en Coupe du Monde n'est qu'une grosse approximation qui perd de plus en plus de sa validité. Regardons en effet l'évolution de ce ratio fait par mes soins:

On s'aperçoit que s'il y a eu une baisse claire du nombre de buts par match après 1958, le ratio a été plutôt stable depuis: la Coupe du Monde de 2002 a vu presque autant de buts par match que celle de 1974 (2,52 contre 2,55) et surtout que nous sommes en phase de remontée après un creux important au début des années 90. On fait mieux comme baisse inéluctable. Ça n'empêche pas Hidalgo de dire que « la tendance est renforcée par le Mondial 2002 » en arguant que « près de 60% des résultats se situent au-dessous de la moyenne de 2,52 par match », ce dont je cherche encore le rapport avec la choucroute.[1]

Qu'avance-t-on pour expliquer cette pénurie de buts? Le départ des joueurs offensifs pillés par les clubs étrangers (pourquoi pas), la frilosité des schémas tactiques à cause de la fragilité de la position de l'entraîneur (ce qui n'explique pas pourquoi on marque deux fois plus dans les championnats étrangers), l'homogénéité du championnat plus importante en France qu'à l'étranger (c'est moyennement vrai), et l'exceptionnelle qualité des défenseurs et des gardiens de but de la Ligue 1 (ce qui détruit le premier argument: pourquoi les joueurs défensifs ne se feraient-ils pas embaucher par les clubs étrangers aussi s'ils sont si bons?). En désespoir de cause, arrive alors l'explication psychologisante: c'est l'état d'esprit, les mentalités qui sont trop tournées vers la défensive. Ouais. On se méfiera de ce genre d'explications et d'appels à la culture de la gagne, on croirait entendre du Raffarin, et ce n'est pas un compliment.

Je n'ai pas grand chose à dire sur les propositions elles-mêmes: elles sont jetées en vrac comme ça, sans justifications très sophistiquées, sans études des points faibles et des risques de détournement de la règle et surtout sans discussion sur la supposée efficacité. Le pompon est gagné par la 4ème formule sobrement commentée c'est un peu le modèle du rugby. Cool!

En parlant d'étude d'efficacité, l'une des formules qui a semblé attirer l'attention des décideurs de la Ligue est la fomule 5 qui propose:

  • 0 point pour le vaincu
  • 1 point pour le match nul
  • 2 points pour la victoire par 1 but d'écart
  • 3 points pour la victoire par 2 buts ou plus d'écart

Ça ne paraît pas bête comme ça, mais cette formule ressemble beaucoup à celle qui fut tentée pendant trois saisons en Division 1 pendant les années 70 (avec un threshold à trois buts d'écart). Pas un mot là-dessus dans le rapport d'Hidalgo, pourtant ça paraît important.

Qu'importe, regardons nous-même. Voici l'évolution du nombre de buts marqués par saison pendant la décennie 70:

Petit jeu, amis lecteurs: trouvez (sans tricher) les 3 saisons consécutives pendant lesquelles cette règle du point bonus a été appliquée. Vous avez trouvé? Et bien vous avez probablement perdu. Ce sont les saisons 1973/74, 1974/75 et 1975/76. Le moins qu'on puisse dire est qu'elles se distinguent assez peu sur mon diagramme. Et si la moyenne de buts de ces trois saisons (1120,33) dépasse légèrement la moyenne de la décennie (1107,9), cela se perd totalement dans les fluctuations de saison à saison. A l'époque, le constat fut le même, et l'expérience abandonnée. Il n'est pas interdit de faire la même expérience aujourd'hui, peut-être que les circonstances sont différentes, mais il serait raisonnable de ne pas trop en attendre.

J'ai gardé le dernier cliché pour la fin, parce qu'il est le plus important en raison du fait qu'il paraît le plus frappé du coin du bon sens: l'idée même que le fait qu'il y ait peu de buts soit un problème. Pourquoi veut-on vraiment augmenter la moyenne de buts? Le rapport d'Hidalgo se contente d'un le public attend des buts sans appel et d'une envolée lyrique: c'est avec des buts que s'écrit la chronique du football et que les belles pages de son histoire se gravent dans les mémoires.

Sauf que c'est faux.

Moi par exemple, je me fiche qu'il y ait deS butS dans les matchs que je regarde: je veux seulement que mon équipe favorite gagne, ce qui signifie un but, pas forcément plus. On me rétorquera que je suis un supporter, en plus d'une équipe de bas de tableau (coup bas!), pas le ménager de moins de cinquante ans qui regarde le match à la télé en buvant des bières, ce qui d'une part est faux (je regarde souvent le match à la télé en buvant des bières et vais rarement au stade, surtout avec le temps et les résultats qu'il fait), d'autre part je ne crois pas non plus que le spectateur lambda coeur de cible ne soit intéressé que par les buts. La perspective de voir un match entre grosses équipes ou entre une grosse équipe et une équipe française est aussi ce qui le motive.

Bon, certainement, le football est aussi un sport spectacle, et donc il faut du spectacle. Mais est-ce que buts est forcément spectacle? Ce n'est pas forcément le cas. Le 8-3 passé de Monaco à la Corogne il y a deux saisons ne restera pas dans les mémoires, ni non plus la rouste de Lyon à Brême un an plus tard.

Évidemment, je serais de mauvaise foi si je prétendais qu'il n'y a absolument aucun rapport entre buts et spectacle, mais la relation n'est à mon avis pas complètement directe. Parce que si le football est un spectacle, le spectacle est une dramaturgie: ce sont les retournements de situation qui font le spectacle. Pour qu'il y ait retournement de situation, il faut qu'il y ait buts, certes, mais il faut aussi que ce soit rare pour garder son caractère exceptionnel. Ainsi la finale de la Ligue des Champions de l'an dernier a vu Liverpool remonter trois buts de retard et l'emporter, retournement de situation exceptionnel en foot, mais banal au basketball par exemple, ou il faut remonter vingt points de retard pour susciter l'attention. Que se passerait-il si le nombre de buts doublait, triplait par des réformes voulant assurer le spectacle? L'exploit de Liverpool deviendrait une banalité, voire la moindre des choses. Et on n'aurait rien gagné.

Notes

[1] Tiens, que s'est-il passé au fait entre 1958 et 1962? Il faut savoir que les années 50 ont été une époque de révolutions tactiques dans le monde du football. Le tournant se situe en 1953 lorsque de pauvres anglais encore en W-M archaïque se font laminer 6-3 chez eux par le 4-4-2/4-2-4 hongrois qui allait préfigurer le football total, ou football communiste comme l'appelait l'entraîneur hongrois Gusztav Sebes. Une tactique équivalente allait fonder le Brésil de 1958, et quand tout le monde se fut fait à cette révolution et à d'autres, les défenses étaient devenues bien plus efficaces que dix ans plus tôt.