L'affaire des caricatures de Mahomet a maintenant quasiment fait le tour de la blogosphère (en tout cas celle que je lis).

Je ne reviens pas sur les faits connus de tous: voir Phersu pour une chronologie.

Il y a quelques points qui me semblent peu abordés que je voudrais verser au débat:

  • On peut faire plusieurs reproches à ces caricatures: elles sont insultantes pour les musulmans; elles sont malvenues dans un contexte de tensions entre l'Orient et l'Occident; elles sont une violation blasphématrice d'un interdit de l'Islam.
  • Mais la représentation de Mahomet est-elle vraiment un interdit de l'Islam? Libération fait parler aujourd'hui Abdelwahab Meddeb, qui explique que si le prophète a bien marqué sa désapprobation envers les images, l'interdiction de celles-ci est une interprétation simplificatrice des Wahhabites. On peut trouver facilement des représentations de Mahomet exécutées par des Musulmans eux-mêmes, soit datées de plusieurs siècles, soit plus récentes mais de Turquie ou d'Asie Centrale. Voir par exemple cette longue page fournie de représentations de Mahomet dans toutes les cultures.
  • La phobie des images de Mahomet était d'origine théologique: les images n'étant que des représentations qui n'auront jamais d'âme, elles ne sont qu'un mensonge, une tromperie. Il s'agit là alors d'un argument qui porte sur toutes les représentations d'êtres animés, et pas seulement celles du prophète. C'était aussi un argument qui portait sur la lutte contre l'idôlatrie, comme le veau d'or de l'Ancien Testament, ce qui explique la destruction des Bouddhas de Bamiyan par les Talibans. Est-ce que vraiment cela s'applique à des caricatures, qui, par définition, n'ont aucune prétention de représenter fidèlement la réalité (et ne tombe donc pas sous la critique de Mahomet), et ne peuvent être soupçonnées de faire l'objet d'un culte?
  • Enfin, ça a déjà été dit chez Phersu, mais si interdiction il y a, elle ne peut être applicable qu'à des musulmans, et non à des chrétiens, athées ou autres.

Je ne suis pas bien entendu en train d'expliquer aux Mulsumans ce qu'est l'Islam ou ce qu'il y a marqué dans le Coran, mais il me semble, au vu de ces éléments extrêmement simples à récolter, que la réaction du monde musulman à cette affaire n'est pas basée sur une violation de leur foi, mais bien sur autre chose. Et cette autre chose est un mélange entre la sensation qu'on insulte l'homme en qui ils croyent, et aussi une certaine manipulation.

Sur le caractère insultant de ces caricatures, chacun se fera sans doute son opinion. Je n'y vois rien de particulièrement insultant, ni de raciste. Il y a pour certaines d'entre elles des simplifications, des raccourcis faciles et du mauvais goût, cependant. Évidemment, c'est subjectif.

Mais il y a en plus de cela une certaine manipulation de l'opinion musulmane qui se voit offrir un nouveau sujet de "croisade" (terme malvenu, je sais) pour apparemment camoufler encore des critiques intérieures envers les dirigeants des pays arabes. En effet, s'il y a quelque chose d'étrange dans cette affaire, c'est sa chronologie. En effet, les caricatures sont parues en septembre dernier et c'est seulement maintenant que l'affaire éclate. Pourquoi? Et, comme le fait remarquer Mona Eltahawi, est-ce vraiment l'affaire la plus importante qui concerne les Arabos-Musulmans aujourd'hui? Et les 500 prisonniers de Guantanamo, alors? Et le terrorisme? Et la pauvreté endémique dans des pays disposant pourtant de la manne pétrolière?

Les dirigeants Arabes sont souvent prompts, comme d'autres, à trouver un ennemi extérieur pour taire l'opposition intérieure. N'oublions pas qu'ils sont soumis à une concurrence de la part d'éléments islamisants et montants de leurs sociétés comme les Frères Musulmans, comme l'illustre la victoire du Hamas aux élections palestiniennes.

Une autre pièce à verser au dossier de la manipulation est que la brochure diffusée par la délégation d'Imam danois qui a interpellé le monde musulman sur ce dossier contenait trois autres images bien plus choquantes que les 12 diffusées dans ce journal danois, et que ce sont ces images (publiées avec une qualité exécrable hélas dans le journal Danois Ekstra Bladet) qui ont jeté le feu au poudres. D'où sortent ces images? Mystère. Mais on peut comprendre que ces trois images eussent provoqué la colère.

Il y a une dernière critique, développée par Koz, qui est celle de dire que ces caricatures étaient malvenues: est-ce une bonne illustration des valeurs de l'Occident de liberté et de tolérance? Cette provocation est-elle nécessaire? Je ne sais pas si c'est une bonne pub pour l'Occident, en effet. Je le rejoint dans sa critique de l'hypocrisie du journal danois, qui a présenté ses excuses en se défendant d'avoir voulu choquer les musulmans. Parce qu'ils ont voulu choquer, ça ne fait pas de doute.

Cette provocation était-elle nécessaire? Sans doute pas; mais elle sera peut-être utile.

Aujourd'hui, il y a un débat larvé dans notre société, sur l'Islam modéré, sur sa capacité à s'intégrer dans la République, à cohabiter avec les libertés fondamentales. Il serait faux et insultant de dire que l'Islam est incompatible avec une République laïque ou la Démocratie; mais il serait aussi faux de croire que l'adaptation sera facile. Cela n'a pas été facile non plus pour la Chrétienté à son époque (et il y a encore des accrochages aujourd'hui).

Je vois cette affaire comme un test, une espèce de barrière à franchir pour les musulmans modérés: c'est cela la liberté d'expression, c'est la respecter aussi quand elle vous choque, vous vexe. Vous pouvez répondre, mais vous n'avez pas à l'interdire. Sinon, elle est sans substance.

Toute cette polémique est en train de dégénérer en crise, et on risque un grave refroidissement des relations entre l'Europe et les pays Arabes. Il est encore possible de sortir de la crise par le haut, mais il faut pour cela que l'Islam modéré fasse entendre sa voix.