mercredi 24 janvier 2007
Prétendue bourde et souveraineté
Par Cyrille, mercredi 24 janvier 2007 à 23:58 :: Chose publique
J'ai un peu hésité à écrire cette note, comme j'hésite depuis le début de cette pré-campagne présidentielle à défendre de manière trop véhémente Ségolène Royal au sujet de ses diverses supposées bourdes, parce que je ne veux pas donner trop d'importance à des polémiques futiles que certains mettent continuellement en avant tout en réclamant qu'on parle enfin du fond.
Mais je sens bien, chez mes camarades socialistes, un certain blues face à une situation qui semble nous échapper. Certes, la campagne est pour l'instant mauvaise. Néanmoins la facilité avec laquelle certains semblent accepter qu'on nous présente les déclaration de la candidate du PS sur la souveraineté du Québec comme une erreur monumentale m'étonne.
Je ne vais pas resservir les arguments contre-productifs et à mon avis à côté de la plaque sur le fait que les Français ne voudraient pas comme président un super-ordinateur qui a réponse sur tout et ne fait jamais d'erreur. C'est faux et insultant, pour le peuple français en premier lieu, comme pour la candidate Royal.
Simplement, qu'a dit Ségolène au sujet du Québec? Elle a parlé de la souveraineté et la liberté du Québec
. Ce qui vaudrait soutient verbal au mouvement indépendantiste québécois.
Admettons. Et alors?
OK, c'est à contre-courant de la politique étrangère française, qui est de la fermer sur ce sujet. Mais là n'est pas le problème. Une présidente est justement là pour proposer des changements de politique. La question pourrait être de savoir si ce serait une bonne politique pour la France de demain d'être bienveillant vis-à -vis du projet souverainiste. Personnellement je pense que ce ne serait pas une très bonne politique, parce que tout simplement elle pourrait aboutir à un Québec indépendant, ce qui ne me semble pas une bonne chose, en accord avec mon peu d'enthousiasme pour les créations absurdes de frontière, dans lesquelles les peuples ont un peu à perdre et absolument rien à gagner, surtout quand en l'occurrence il s'agit de se séparer d'un pays pratiquant un fédéralisme avancé comme le Canada.
Mais là n'est toujours pas la question. La question est: est-il scandaleux pour la France de demain de soutenir l'indépendance du Québec, et pourquoi pas, l'indépendance d'autres parties du monde?
Ma réponse est non. L'indépendance du Québec n'est pas un projet scandaleux, comme ne l'est pas celle de Tokelau ou du Timor Oriental, ni même celle de l'Irlande du Nord, du Pays Basque ou de la Corse. Ce qui est terrible dans ces derniers cas, c'est les moyens engagés par certains pour aboutir à cette indépendance, pas celle-ci en elle-même. Alors non, Royal qui vient affirmer sa sympathie à Boisclair, n'est pas équivalent à Stephen Harper qui viendrait clamer sa passion du peuple corse à Talamoni, comme le prétend un commentateur chez Hugues. C'est d'ailleurs bien ce qui distingue le "Vive le Québec libre!" de De Gaulle dans un contexte de tensions qui culmina par le meurtre du ministre Pierre Laporte, la suspension des droits civiques et l'irruption des chars à Montréal de la déclaration ségolienne dans le contexte apaisé d'aujourd'hui [1]. Aujourd'hui le Parti Québécois a pignon sur rue, a gouverné la Province pendant plusieurs décennies sans la mettre à feu et à sang. Et nonobstant ses projets nationalistes, c'est un parti social-démocrate, comme on voudrait que le Parti Socialiste français le soit.
On objecte qu'un pays démocratique n'a pas à se mêler des affaires internes d'un autre pays démocratique. Soit. Hugues résume cela en quelques mots: (...) l'avenir des habitants de la Belle-Province est leur affaire et leur affaire seulement. Jusqu'à nouvel ordre, ils souhaitent rester canadiens.
Oui mais non. Certes l'ingérence dans les affaire internes d'un pays est délicate, et il faut s'en abstenir à priori. Mais il ne faut pas forcément s'en abstenir absolument. Parce qu'il y a là une erreur factuelle: si les Québécois demain votaient pour l'indépendance, ils ne l'auraient pas forcément. La position fédérale du gouvernement à Ottawa a toujours été que ni le droit interne canadien ni le droit international ne permettent au Québec de faire sécession unilatéralement (plus de détails ici). Même si 80% des habitants de la Belle Province se prononçaient pour la sortie de celle-ci du Canada, celle-ci n'aurait pas lieu sans le bon vouloir de la fédération. Les référendums qui eurent lieu jusqu'ici n'ont toujours eu d'autre valeur que celle d'un sondage géant.
Alors certes, à 80%, le Canada n'aurait d'autre choix politique que d'accepter la volonté populaire. Mais à 51%, rien n'est moins sûr, le danger étant quand même pour Ottawa l'éclatement complet de la fédération. Seul à ce moment-là une pression internationale pourrait faire pencher la balance d'un côté ou de l'autre, et à ce moment-là , le poids de la France, si léger sur la plupart des sujets internationaux, pourrait ici devenir précieux, et l'ingérence serait possible voire souhaitable, pour faire respecter la volonté des citoyens québécois.
Je passe sur le Jusqu'Ã nouvel ordre, ils souhaitent rester canadiens.
Quand on voit les résultats du référendum de 1995 et les diverses controverses qui l'ont entouré, on se dit qu'on n'en sait rien.
Donc non, il n'y avait rien de scandaleux, de maladroit, dans la déclaration de Ségolène. C'est encore une polémique à la con, une de plus, pendant que Sarkozy, lui, raconte des vraies âneries dans le Monde. Plus là -dessus dans peu de temps.
Notes
[1] Je trouve d'ailleurs assez hallucinant qu'on trouve la déclaration irresponsable de De Gaulle héroïque, alors que celle de Ségolène serait navrante. Il y a comme un problème.
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